Les stratégies climat des entreprises et des organisations

“L’une des caractéristiques de la COP21 est d’avoir invité la société civile à dialoguer avec les négociateurs. Et les collectivités locales, tout comme les entreprises ont répondu positivement à cette invitation. Car elles ont pris toute la mesure de l’ampleur du défi à relever : le dérèglement climatique affecte l’environnement, l’économie mais aussi l’humanité toute entière.

Les entreprises agissent : elles prennent des engagements, améliorent l’efficacité énergétique de leurs process industriels, proposent des solutions d’atténuation et d’adaptation, bien sûr, à leur niveau, par des actions, ambitieuses ou modestes, à l’échelle d’un site de production oud’une région. Dans la lutte contre le changement climatique, il n’y a pas d’action inutile ni d’initiatives vaines. C’est la somme de tous les dispositifs, des bâtiments à énergie positive en passant par la mobilité durable ou la lutte contre les inondations, et de l’ensemble des démarches volontaires qui fera la différence et permettra de « faire masse », de produire de vrais effets.

Après le Book RSE, les entreprises membres du C3D prennent la parole dans ce Book Climat, quelque soient leur taille ou leur secteur d’activité ; quel que soit aussi l’impact de leur activité sur le climat. Le point commun à la quasi-totalité de ces initiatives, c’est l’envie de devenir acteur de cette indispensable transition vers des sociétés décarbonées tout en poursuivant un essor économique soutenable pour la planète.

Si les entreprises passent aujourd’hui à l’action, c’est que les Directeurs du Développement durable ont œuvré depuis 10 ans maintenant pour intégrer l’enjeu climatique au sein de leurs entreprises : en réalisant des bilans carbone, des audits énergétiques, en réfléchissant à de nouveaux services permettant d’éviter les GES, maintenant en introduisant un prix fictif du carbone dans leurs comités d’investissement. Je souhaite ici saluer leurs efforts pour avoir permis d’initier cette transformation. Car une dynamique irréversible est engagée. Aujourd’hui, la question n’est pas tant de convaincre les acteurs économiques de la nécessité de poursuivre ce combat climatique : il faut maintenant que l’ensemble de ces démarches volontaires et la mobilisation de la société civile confortent les efforts des négociateurs pour obtenir un accord ambitieux à Paris, en décembre prochain.

Les directeurs du développement durable membres du C3D explorent ou montrent certaines voies possibles. Je les remercie chaleureusement d’avoir accepté de témoigner.

Hélène VALADE Présidente du C3D

Les États du monde entier se sont engagés en 2009 pour que la hausse de la température moyenne planétaire reste inférieure à 2°C par rapport à son niveau préindustriel. Ce chiffre de 2°C est le fruit d’une décision politique fondée sur des conseils scientifiques. Des travaux récents et communiqués à la conférence de Bonn début juin 2015 montrent que des risques élevés sont projetés, même pour un réchauffement supérieur à 1,5 °C. Les 2 °C ne doivent pas être vus comme un objectif, mais plutôt comme une « ligne de défense » dont il faut vouloir être éloigné le plus possible.

Or, si la tendance actuelle de croissance des émissions actuelles de gaz à effet de serre (GES) se poursuivait, la température augmenterait d’ici la fin du siècle dans une fourchette comprise entre 3,7°C et 4,8°C, selon le dernier rapport du GIEC2. Les conséquences en seraient désastreuses. Pour ne citer que deux chiffres : 1,4 milliard de personnes pourraient vivre des restrictions sévères liées à l’eau en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. Un monde à plus 4°C est un monde où la lutte contre la faim et l’extrême pauvreté est perdue d’avance et signifierait le retour à la pauvreté pour des centaines de millions de personnes dans les pays en développement3.

Le respect des engagements internationaux suppose une très forte correction pour remettre nos économies sur une trajectoire sous les 2°C. Les émissions de GES sont estimées aujourd’hui à 50 GtCO2eq. Il s’agit, en ordre de grandeur, de les réduire à 15 à 30 GtCO2eq en 2050, soit une réduction de 40 à 70% par rapport à 2010, pour arriver à la neutralité carbone avant la fin du siècle. L’effort à fournir pour atténuer les effets du changement climatique, tant par les entreprises que par les gouvernements en matière d’incitation et les citoyens par leur comportement, est donc considérable.

Par ailleurs, dans tous les cas de figure, nous allons devoir nous adapter au changement climatique « embarqué » : la hausse de la température mondiale planétaire (déjà de 0,85°C par rapport au siècle dernier) va continuer, et aura de fortes conséquences.

Enfin, la communauté financière a pris récemment conscience des risques sur ses investissements, tant du fait de la tension sur les énergies fossiles que des impacts négatifs liés au dérèglement climatique.

En synthèse, l’ensemble des acteurs économiques doit évaluer face à ce contexte ses risques (économiques, stratégiques et de réputation) et bien sûr ses opportunités, tant en termes de business que d’innovation.

Le C3D a réalisé en son sein un questionnaire permettant dans une « fiche climat » de répertorier et mettre en valeur les actions et engagements de ses membres en matière d’atténuation du changement climatique, et

aussi d’adaptation à ce dernier. Les entreprises et organisations avaient également la possibilité de détailler une ou plusieurs de leurs actions phares dans ce domaine. 56 membres ont répondu à cette sollicitation, dont 55 en fournissant une « fiche climat » et 21 en décrivant une ou des action(s) phare(s). Ce sont des organisations de taille variable, dont 12 au CAC40 et à l’autre bout du spectre, 2 PME, 1 TPE et un écosystème de petites ou très petites entreprises, dans 22 secteurs différents.

Le C3D m’a sollicité pour réaliser avec l’aide de collaborateurs de Carbone 4 pour faire une synthèse de ces fiches et actions, en les mettant en perspective par rapport aux efforts nécessaires pour suivre la trajectoire de l’augmentation moyenne de 2°C de la température du globe à la fin du XXIème siècle.

À ce stade, il n’est pas possible d’affirmer qu’une politique d’entreprise l’amène sur une trajectoire « 2°C ». Il faut se limiter à raisonner par comparaison avec les meilleures pratiques du secteur. L’analyse faite ici est bien entendu qualitative et comporte une marge d’appréciation.

Les organisations du C3D ont répondu globalement avec sérieux au questionnaire et les informations qu’elles ont communiquées recoupent évidemment les informations de leurs rapports développement durable ou RSE ou des réponses aux questionnaires de type Carbon Disclosure Project (CDP). Dans notre perception des enjeux de la transition énergétique, plus des deux tiers de ces organisations appartiennent à des secteurs à forts enjeux (27% d’industries intensives en énergie, 4% dans le secteur énergétique, 23% fournisseurs de solutions d’efficacité énergétique, 16% dans le secteur financier). Ce sont donc ces organisations qui doivent apporter le plus de soin au traitement du sujet du climat.

Je me permets d’attirer l’attention sur le fait que les organisations ayant répondu semblent, dans leur grande majorité, encore peu sensibles à la nécessaire adaptation au changement climatique, qui est pour sa part fatale (l’augmentation de la température à ce jour est déjà de 0,85°C par rapport au siècle dernier et elle augmentera encore, quels que soient les efforts faits). Seules cinq d’entre elles évoquent des pistes d’actions concrètes, et une seule affirme s’est lancée dans une démarche structurée.

Concernant l’atténuation du changement climatique, une moitié des organisations se donne des objectifs chiffrés, ce qui est une condition absolument indispensable à la crédibilité et au suivi des engagements pris, ce d’autant que tous les acteurs disposent dans ce domaine d’une métrique reconnue mondialement (PRG4 des GES).

Ces objectifs concernent très majoritairement le cœur de métier de l’organisation, indice que l’heure du « green washing » est passée. Il y a encore quelques années, les entreprises se limitaient à des actions dites symboliques (mise en place de gobelets recyclables, limitation de la consommation de papier…) mais qui n’avaient aucun impact significatif et aucun effet d’entraînement. Aujourd’hui le défi, qui s’adresse à toutes les organisations, est bien de faire rentrer les enjeux du changement climatique dans les décisions opérationnelles et dans l’activité économique de l’organisation.

Une moitié de ces objectifs vise un effet chez les clients, ce qui dénote la compréhension de la dynamique à mettre en place : certaines organisations auront en effet plus d’impact par leur action chez les clients que dans leur strict domaine de responsabilité. C’est évidemment le cas des entreprises qui fournissent des solutions d’efficacité énergétique ; c’est aussi celui des organisations pour lesquelles le gros du bilan carbone (scope 3) provient des émissions liées à l’utilisation des produits ou services vendus.

Le niveau d’ambition visé est assez hétérogène, mais on peut estimer à deux tiers des organisations ayant des objectifs chiffrés la proportion d’entre elles ayant un niveau d’ambition convaincant.

Concernant les actions phares pour lesquelles le C3D a demandé un focus particulier, un tiers des organisations en ont fait état. Elles sont toutes, à nos yeux, pertinentes et significatives, globalement chiffrées ; plus de la moitié d’entre elles porte sur des actions d’efficacité énergétique, un tiers sur le développement des énergies renouvelables et le reste sur des actions spécifiques (substitution des gaz fluorés, captage et stockage du CO2). Nous retrouvons là les grands leviers macro-économiques de la lutte contre le changement climatique tels que le montrent les rapports de l’Agence Internationale de l’Energie.

Une dizaine d’organisations mettent en avant des innovations significatives, au cœur même de leur business model, dans leurs approvisionnements énergétiques, dans leurs procédés et processus ou encore dans leurs produits. Ceci montre, s’il en était besoin, que le changement climatique, souvent perçu comme une contrainte, voire un danger, peut au contraire être source de rupture technologique et d’innovation.

Alain Grandjean, Co-fondateur et associé de Carbone 4″

Dessin : Stephff pour RSE et PED

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